Le mariage des prêtres sous la Révolution



1789 - ETATS GENERAUX



Cahier de la ville de Chalais. Sénéchaussée de Saintes. (AP T5)

Au sein de sa « Quatrième demande » - Que la préséance des assemblées paroissiales soit accordée au mérite et au savoir seulement, sans distinction d'ordres.

3° Que tous les prêtres se mariassent. La tendresse de leurs épouses réveillerait dans leurs cœurs la sensibilité, la reconnaissance, la pitié si naturelles à l'homme, que les vœux de chasteté et de solitude ont étouffées chez presque tous ceux qui les ont prononcés. Les caresses innocentes de leurs enfants produiraient ce bien infini, qu'elles leur rappelleraient qu'ils en ont fait de même à leurs pères, que ceux-ci y ont répondu comme eux, qu'ils leur doivent les égards, les obligations dont les leurs sont tenus envers eux-mêmes, qu'ils sont enfin des hommes comme nous autres, et jamais d'un rang plus distingué du nôtre, que lorsqu'ils auront plus de vertus. Bien plus, ce serait réparer de la manière la plus satisfaisante pour la divinité l'outrage qu'ils lui ont fait de croire que son esprit ait changé depuis la formation de l'homme. Il dit du premier : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul, faisons-lui une aide semblable. » Il la fit, la lui donna et leur dit : « Allez, croissez, multipliez, et je bénirai vous et vos enfants. » Nos prêtres sont descendus comme nous de ces mêmes enfants. La loi était prononcée pour tous. Nous ne lisons nulle part que Dieu ait fait une loi particulière pour les ministres de son culte. Les premiers prêtres se sont mariés, la religion n'en faisait que plus de progrès. O vieillards du concile de Trente _ vous connaissiez mieux l'esprit de Dieu que vos jeunes émules. Non, ce Dieu n'a jamais entendu qu'avec étonnement des vœux contraires à sa volonté, des vœux qui ne pourraient, qui n'ont jamais pu être sincères, chaque jour nous en donne la preuve. Qu'ils se marient donc, nos prêtres ! Le plus grand bien arrivera, le scandale de leur part sera détruit.





Cahier du tiers-état du district de l'église des Théatins à Paris (AP T5)

Au sein de la section intitulée : « Objets d'utilité générale »

art. 25 Il sera permis aux prêtres de se marier, car le mariage n'est point incompatible avec leurs fonctions, et ne leur est interdit par aucune loi divine.
(art. 26. Le divorce sera pareillement permis, car un contrat indissoluble est opposé au caractère inconstant de l'homme.)





Cahier de la ville de Bellocq. Béarn. (AP T2)

52. Que les religieux ne puissent plus faire de vœux contre la liberté du mariage, parce que, physiquement parlant, s'il était possible de frauder les droits de la nature, il ne serait pas également possible, sans un supplice désespérant, de contracter un divorce éternel avec les besoins qu'elle nous impose.



-------


Fin 1789 - Motion faite dans l'Assemblée générale du District de Saint-Etienne-du-Mont, pour le mariage des Prêtres. (par l'abbé Cournaud)


Voici une des plus grandes questions qui aient été agitées dans une assemblée libre. Je viens défendre la cause des mœurs, contre un ancien abus voilé des apparences de la religion. J'ai pour auditeurs des citoyens capables d'apprécier mes motifs, et ma conscience pour garant de la pureté de mes intentions. Que le préjugé se taise ; ce n'est pas à lui, mais à la raison de se faire entendre ; et ses réclamations seront appuyées par la religion elle-même. Trop longtemps, on a étouffé sa voix, trop longtemps on lui a opposé une prétendue loi de l'église, pour lui faire tolérer un usage qui contrariait visiblement les desseins de Dieu, et les sentiments les plus sacrés de la nature. On a érigé en préceptes des conseils sublimes, sans doute, mais impraticables pour le commun des ministres, même de ceux qui aspiraient à une haute piété. Dans tous les siècles, on a attaqué par de nombreux écrits, ou éludé par des exemples plus nombreux encore, une loi qui voulait ôter à l'humanité ses besoins, à la sensibilité ses faiblesses, à la vertu ses consolations, au prêtre citoyen le droit d'exister comme père et comme époux. Je réclame aujourd'hui en faveur de mes frères, un droit inaliénable dont rien au monde ne peut les priver ; je le réclame au nom de la religion, de la nature et de la société.
En traitant de cette importante question, j'oserai me passer du secours des livres. Les livres peuvent servir quelquefois à éclaircir les choses douteuses ; mais ici où est le doute pour les âmes raisonnables ? Si on m'attaque avec des usages, je me retrancherai dans les mœurs ; si on me cite des autorités, je renverrai aux premiers versets de la bible ; si on me parle de religion, je répondrai que je ne vois rien ni dans le décalogue, ni dans les commandements de l'église, ni dans les ordinations mêmes qui soit contraire à la cause que je défends : je la soutiendrai cette cause, parce qu'elle est bonne, et victorieusement appuyée par la religion, par la nature, et les intérêts de toutes les sociétés. Si l'on me conteste encore mes principes, après le développement que j'en vais faire, je mettrai aux prises les vrais chrétiens avec les dévots, et les citoyens éclairés avec les faux sages. Je combattrai les uns par les intérêts de la religion qui demande avant toutes choses, de bonnes mœurs ; je prouverai aux autres qu'ils mentent à leur raison et à leur conscience, en disputant à leurs semblables, un droit qui tient à la nature de l'homme, et qu'on ne peut lui ravir sans attaquer son existence. Je rendrai peut-être mes adversaires circonspects par ces considérations. Je les contiendrai au moins par la crinte de se compromettre aux yeux de la France qui les observe, et de la raison dont il n'est pas indifférent dans ce moment ci, d'être le persécuteur ou l’apôtre.
Le mariage est d'institution divine ; c'est le premier sacrement dans l'ordre des temps : dans l'ordre de la société, c'est le lien du genre humain, la base des conventions sociales, le gage des mœurs privées, et la sauvegarde des mœurs publiques. Nulle loi ne peut le défendre à une classe particulière d'individus, parce que nulle loi ne peut priver l'homme d'un droit naturel. La loi qui le défendrait ne pourrait donc être une loi sociale ; et si c'était une loi religieuse, elle aurait un vice bien remarquable, celui d'aller contre un ordre exprès de Dieu.
Vous avez vu, Messieurs, dans les livres saints, combien le mariage y est expressément recommandé : nulle part il n'est défendu, parce que Dieu ne saurait défendre ce qui est dans l'ordre de la nature, et que le législateur éternel ne peut être en contradiction avec lui-même. L'homme ne peut pas non plus, sous quelque prétexte que ce soit, se l'interdire à lui-même d'une manière irrévocable, parce qu'il doit toujours conserver la faculté de revenir à l'ordre de la nature, qui, quand il est légitime, n'est pas autre chose que l'ordre de Dieu. On vous cite des usages anciens ; mais quelque anciens que soient ces usages, ils le sont moins que l'ordre de Dieu qui date de l'origine du monde. On vous parle d'un état de perfection ; si je ne me trompe, Messieurs, la perfection ne consiste pas à se refuser aux sentiments légitimes de la nature, mais à s'y conformer et à les suivre. L'homme parfait est celui qui atteint la mesure de son être, et non celui qui passe le but.
Or, quel doit être le but de l'homme vivant en société ? De se conserver, de s'unir, de remplir les devoirs communs aux citoyens, de partager les mêmes avantages et les mêmes charges ; plus sa vocation est excellente et plus sa conscience doit renforcer à ses yeux, ses obligations : en est-il une plus sacrée, plus indispensable que celle dont nous nous occupons en ce jour ? N'est-ce pas de ce principe que dérive toute notre société ? Tous les liens humains, toutes les vertus civiles ne tiennent-elles pas à ce premier lien ?
La loi peut-elle empêcher ce que la nature et la religion commandent avec tant d'empire ? La loi faite pour maintenir la société, avouerait elle des dispositions propres à l'affaiblir et à la détruire ? Cela implique contradiction.
Il est dit dans la déclaration des droits de l'homme : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » : j'invoque cette grande vérité, et voici comme je raisonne : s'ils naissent et demeurent libres, ils ne peuvent donc pas aliéner leur liberté ; nul serment, nul engagement ne peut les faire cesser d'être libres, à moins que leur liberté ne soit réciproquement engagée, et alors ils sont soumis aux lois de tous les contrats qui leur interdisent une infraction qui peut nuire aux droits d'autrui : s'ils sont égaux en droits, ils ont donc comme citoyens, les mêmes droits que tous leurs concitoyens, et il serait vraiment singulier qu'on voulût priver une des classes de la société, d'un droit commun à toutes les autres.
Mais, dira-t-on, l'église l'a ainsi ordonné. Personne ne respecte plus que moi l'autorité de l'église dans les choses qui sont du ressort de la foi, et qui intéressent véritablement les moeurs ; mais on ne dira point qu'il soit de foi, que tel ou telle doivent s'interdire le mariage, et que l'autorité de l'église s'étende jusqu'à proscrire, sous aucun rapport, un engagement aussi sain que celui-là : car ou l'église parle au nom de Dieu, et l'on sait que c'est Dieu lui-même qui a commandé le mariage aux hommes ; ou elle parle au nom des hommes, et le grand intérêt des mœurs ne leur permettra point de la démentir, si elle consent au mariage de ses ministres ; mais la société a-t-elle besoin de son consentement ? Non : car s'il existait une loi contraire à l'ordre de Dieu et au bien de la société, cette loi ne saurait être une loi de l'église ; elle ne peut ordonner des choses contraires à la loi de Dieu, et au bien général des hommes.
Cet usage donc qui interdit le mariage aux prêtres, n'est point une loi de l'église, et ne peut être obligatoire pour ses ministres. L'église est l'assemblée des chrétiens, et nulle société chrétienne n'a pu et n'a dû consacrer un usage qui va directement contre l'ordre de Dieu et de la société ; cela est évident ; et il ne l'est pas moins que nulle idée de perfection ne peut faire un précepte de la promesse tacite ou formelle de déroger aux lois primitives de la nature ; car certainement ces lois sont de Dieu, et souvent les pensées des hommes n'en sont pas. La société a donc le droit de rappeler aux lois primitives de la nature ceux qui prétextent des engagements qui les dispensent de ces lois ; et à plus forte raison, de tendre une main secourable à ceux qui désirent y rentrer.
Sans examiner les causes qui on amené cette interdiction particulière, je me restreins à démontrer combien la société y a perdu. Une classe de citoyens utiles, et chargés de fonctions respectables, s'est trouvée isolée des devoirs les plus sacrés de l'homme, et les plus impérieusement commandés par la nature. Ce sentiment toujours actif d'une union nécessaire au bonheur de la vie, étant contrarié par une privation forcée, on a vu communément l'inobservance de la loi entraîner la perte des mœurs, parce que la grâce ne se charge pas plus que la nature de garantir des serments qui répugnent à notre constitution. De là les plaintes continuelles des canons sur les scandales des prêtres, plaintes qui ne tenait qu'à eux de prévenir, en leur permettant d'avoir des épouses ; de là les gémissements des personnes pieuses, et les déclamations des gens du monde contre le clergé qui ont eu pour principes, en grande partie, ce dangereux célibat. Comment en effet soumettre des hommes faibles à une épreuve aussi périlleuse, sans les exposer à tous les désordres cachés ou publics qui sont la suite presque infaillible d'un pareil engagement ? Aussi combien a-t-on vu pour qui les tentations ont été des chutes, et les chutes la cause d'une infamie qui s'est répandue sur leur ministère ?
Obligeons-les à être citoyens, dans toute l'étendue de ce mot, ou du moins ne les empêchons pas de le devenir ; et ces désordres seront réparés. C'est à notre nation, à cette capitale dont les yeux sont maintenant fixés sur ce district, à donner cet exemple à l'Europe catholique.
Mais ceux qui ont promis de vivre dans la continence ! disons-le hardiment ; ceux là ont fait un vœu téméraire qui ne le engage point envers la société. La véritable continence est celle de la vertu qui se borne à ce que permettent les lois de la religion et de la nature. La continence forcée est un hommage indigne de l'Etre suprême ; et ce Dieu qui m'entend n'a point voulu sans doute tourmenter les créatures, en leur imposant un joug qu'elles sont incapables de porter. Loin d'ici le langage étudié d'une piété contraire aux premiers éléments de l'homme, et qui prétend captiver le corps, comme la foi captive l'entendement. La religion ne se laisse point éblouir par ce vain sophisme, et elle n'écoute point un langage qui déshonore le ciel, en contrariant le vœu de l'auteur des choses. Puisqu'il nous a placés sur la terre pour y exister conformément à ses vues, et que ces vues sont évidemment connues ; malheur à ceux qui ont la folie de les traverser ! L'abus qu'ils font de leur raison est un crime envers la société, et un démenti donné au souverain créateur qui a fait l'homme à son image et ressemblance.
On m'objectera peut-être que le changement que je propose est trop brusque et trop précipité. Mais ce qui est bien doit-il souffrir des retards ? Croit-on trouver des obstacles dans les préjugés reçus ? Les esprits sont plus avancés qu'on ne pense ; la France s'est prodigieusement éclairée. Le peuple désire une révolution dont le simple bon sens fait percevoir la nécessité, et qui sera bientôt applaudie de la piété même.
Car enfin que peut craindre la piété ? que le ministre des autels ne perde l'autorité de son ministère. Non ? cette autorité augmentera par l'exemple qu'il donnera de toutes les vertus civiles, dans un état qui les nourrit toutes. Les vertus religieuses marcheront avec elles d'un pas égal, et ne croyez pas qu'on ira moins chercher à ses pieds des consolations ou des repentirs, parce qu'il aura formé une union sainte semblable à celle de J.C. Avec son église. La malade a-t-elle moins de confiance en son médecin, parce que celui-ci est engagé dans les liens du mariage ? Le médecin des âmes serait-il de pire condition que celui des corps, et y aurait-il plus de danger à se faire absoudre par l'un qu'à se faire guérir par l'autre ?
Au contraire, on a souvent redouté les périls, et déploré les abus d'un ministère saint exercé par des hommes voués au célibat, et qui après tout n'étaient pas des anges. Que ne fallait-il pas employer d'adresse pour ensevelir leurs fautes dans le silence lorsque le clergé était tout puissant ? Et combien de fois, pour les soustraire à la rigueur des ordonnances, n'a-t-on pas été obligé d'avoir recours au despotisme ministériel ? Un nouvel ordre de choses fera cesser ces scandales, ou du moins ils ne resteront plus impunis, lorsque les précepteurs de la morale publique n'auront plus de prétexte pour se dispenser d'avoir des mœurs pures et sévères. On pourra les soumettre alors à une responsabilité rigide de leur conduite, parce qu'ils auront à leur disposition un lien capable d'en garantir la sûreté.
Ajoutons que l'état aura plus de facilité à encourager les mariages dans les autres classes de citoyens. Le célibat religieux est du plus mauvais exemple pour les mœurs publiques. De quel droit condamnerez-vous dans les laïcs le célibat que vous consacrez dans vos prêtres ? Ne pourront-ils pas, palgré vos institutions politiques, se parer des mêmes dehors de vertu, pour pallier un libertinage secret, et l'hypocrisie ne pendra-t-elle point, quand elle voudra, le masque de la religion, pour se dispenser des devoirs et des peines du mariage ? Non, vous ne parviendrez jamais à faire de bonnes lois sur le mariage, tant que vous n'aurez point aboli la loi injuste et insociale qui condamne vos ministres à une continence souvent mal gardée.
Mais on craint que le mariage ne les rende moins utiles à la société, en les détournant des fonctions de leur état. Ceux qui pensent ainsi, ne réfléchissent pas, ce me semble, que c'est au contraire un moyen infaillible de leur rendre ces fonctions et plus faciles et plus chères. Ils s'intéresseront davantage à l'éducation des enfants des citoyens, quand ils auront eux-mêmes des enfants à élever ; ils entreront mieux dans les peines d'un ménage, quand ils éprouveront les mêmes peines dans leur maison. Leurs épouses, destinées à donner à leur sexe des exemples semblables à ceux des ministres de la paix, auxquels elles seront unies, deviendront les anges tutélaires d'une paroisse, et elles en seront, par état, les dames de charité. Il n'y aura plus, dans les maisons presbytérales, de ces gouvernantes impérieuses qui aliènent souvent les brebis du pasteur, par leurs manières arrogantes et hautaines ; on abordera, avec confiance, celle qui aura les mêmes intérêts de compassion, de modestie et d’honnêteté que son vertueux époux : et qu'on ne dise pas que celui-ci, trop occupé de sa famille, négligera ses malades ou ses pauvres ; il faudrait donc interdire le mariage à tous les officiers civils, chargés de semblables soins ; il faudrait le défendre aux médecins, aux administrateurs d'hôpitaux, aux ministres d'état, à tous ceux qui ont à leur charge la chose publique. Est-on de bonne foi, quand on nous donne des raisons aussi dérisoires ?
C'est plutôt le célibat qui les empêche de remplir fidèlement les devoirs de leur ministère. Si vous vous plaignez que nous sommes moins sensibles à vos peines, ne vous en prenez qu'à la loi qui nous défend d'être pères et citoyens ; nous ne connaissons vos chagrins que par oui-dire ; on compatit faiblement aux maux qu'on a point soufferts. Un effet presque immanquable du célibat, c'est d'endurcir le cœur ; et la religion, toute céleste qu'elle est, ,e remplace point communément par ses grâces surnaturelles, cette sensibilité active et profonde qu'elle verse dans nos âmes par les moyens naturels. Sans doute, il existe des vertus dans le célibat ; mais on en trouverait en plus grand nombre dans le mariage, parce que les vertus suivent l'ordre de la nature, et celles-là sont bien meilleures, qui naissent de son concours avec les grâces d'en-haut.
Un autre obstacle à l'accomplissement des devoirs du prêtre, c'est cette inquiétude d'un cœur qui ne sait où reposer ses affections, et qui ne pouvant se remplir de Dieu, se tourmente involontairement par l'attrait irrésistible des créatures. En proie aux sollicitations de cet ange de Satan qui combat pour la chair contre l'esprit, ils portent des pensées dissipées et volages dans les fonctions les plus graves de leur ministère. S'ils ont le bonheur de triompher de leurs sens, sont ils à l'abri des discours publics ? Hélas ! Les plus vertueux confondus souvent dans l'opinion des mondains, avec ceux qui scandalisent par leurs mœurs, ne peuvent pas faire tout le bien auquel la sainteté de leur état les appelle. Leur célibat les rend suspects dans les maisons des citoyens, jalouses de conserver des mœurs pures. On a peine à croire à une chasteté dont la profession est si commune, et le mérite si rare ; de façon que l'habit de prêtre, qui ne devrait inspirer que la confiance, opère ordinairement un effet contraire : tant les gens du monde sont difficiles à persuader sur des vertus qui répugnent à la nature, et dont l'exercice, tout héroïque qu'il est leur devient indifférent, à proportion du peu d'avantages qu'ils en retirent.
Associez vos ministres à tous vos droits, et vous y gagnerez de toutes manières. On se flatte peut être un peu légèrement d'avoir détruit cet esprit de corps tant reproché au clergé, en déclarant que ses biens sont à la disposition de la nation. Erreur ! L'ordre subsiste tant qu'il est distingué du reste des citoyens, dans une chose aussi étrange qu'un célibat nécessaire. Que voulez-vous donc de plus pour entretenir une éternelle séparation. Si les pertes que cet ordre vient d'essuyer devaient nourrir dans son sein une secrète animosité, vous avez un moyen infaillible de la calmer, c'est de lui permettre un lien capable d'adoucir et d'humaniser ses mœurs. Les flambeaux de la discorde s 'éclipseront à la lueur des chastes feux du mariage, et les douceurs qui en sont inséparables, étant communes à vos ministres et à vous, le même lien réunira des citoyens qui auront les mêmes objets d'affection. Sans cela je ne prévois que des malheurs ; et le plus grand de tous serait de laisser subsister ce mur de séparation que la religion et l’intérêt social doivent s'empresser de détruire.
Je n'entrerai point dans les calculs politiques de l'augmentation des citoyens que ces nouveaux liens procureront à l'état. Cette considération, toute importante qu'elle est, n'est pas ce qui doit toucher le plus dans le moment actuel. Il s'agit de rendre des infortunés aux devoirs de la nature, et de faire expier aux siècles passés le tort des mauvaises lois qui ont engendré de mauvaises mœurs. Il s'agit de substituer à ces mœurs une union sacrée dont les avantages se présentent en foule, et qui, chez tous les peuples a fixé l'attention des législateurs. Vouloir s'y soustraire en corporation, c'est contrarier la sagesse de leurs vues, c'est mettre en danger ses propres mœurs, et porter une atteinte manifeste aux lois générales des peuples.
Mais, dira-t'on : que deviendront les enfants issus des nouveaux mariages ? Ils deviendront citoyens comme leurs pères ; et la providence qui n'abandonne point les petits oiseaux, veillera sur les enfants de ses ministres. D'ailleurs, quand il s'git de remplir un devoir naturel, demande-t'on quelles en seront les suites ? Une pareille considération serait bien digne d'un peuple qui compterait l'argent pour tout, et les mœurs pour rien. Mais fait on cette question aux pauvres habitants des campagnes qui dépendent de leurs bras pour leur subsistance, et leur défend ont de s'unir, parce qu'ils doivent donner le jour à des enfants qui n'auront d'autre patrimoine que les bras qu'ils ont reçus de leurs pères ? Et depuis quand les inconvénients d'un état naturel et nécessaire seraient ils mis en balance avec le grand objet de la régénération publique, et l'intéret sacré de la religion et de la vertu ?
Mais l’intérêt des ecclésiastiques eux-mêmes se trouve joint ici à ceux de la société. S'ils sont dignes de la liberté que nous leur avons acquise, pourraient ils voir sans étonnement des législateurs citoyens leur contester le droit d'avoir un état civil, un état que la loi ne refuse pas même au dernier des malheureux ? Ceux qui ne voudront pas goûter des douceurs d'une union sainte et légitime seront libres de rester célibataires ; mais les autres s'indigneraient avec raison contre une législation qui garderait sur ce point un silence criminel, silence qu'elle ne peut rompre que pour accorder à tous ce que la loi n'a droit de refuser à personne. Quoi ! Vous me dites que je suis citoyen, et vous m'empêchez d'user du droit de cité, et vous osez m'interdire un lien sacré, sans lequel la société même est dissoute ! barbares ! l'esclavage n'est pas un état pire que celui où vous me placez. Vous permettez au moins à l'esclave de suivre le penchant le plus doux de la nature, et vous ne me laissez que des vices pour dédommagement de la contrainte où vous me rendez ! Vous attaquez, tout à la fois, mon existence civile et morale, et vous détruisez, autant qu'il est en vous, les mœurs publiques dont je ne puis vous donner d'autre garant qu'une grace sur laquelle il est impie de compter, et une vertu dont la faiblesse de mes sens ne peut vous répondre.
Ne faisons donc plus de nos ministres des athlètes toujours dans un état de combat, et toujours exposés au péril de la défaite. Qu'une expérience de quatorze siècles nous corrige enfin de la présomption que la politique, plus que la piété, s'était plu à former sur les vertus de leur état. Ce qui a été impossible pendant une si longue suite d'années, sera-t'il plus praticable au temps où nous vivons ? Ce serait une folie de le penser. Essayons du seul moyen capable de rétablir la pureté des mœurs sacerdotales, et ne soyons point assez aveugles, ou assez méchants pour penser qu'un lien sacré et béni de Dieu puisse souiller cette pureté.


-------


Quelques décrets intermédiaires (que je développerai peut être dans un article sur la Révolution et la religion)

1789 Décrets du 11 août (« nuit du 4 août »)
1789 Vente des Biens Nationaux
1790 Abolition des vœux monastiques
1790 Constitution Civile du Clergé
1791 Elections des prêtres et évêques



-------


DECRET DU 27 AOUT 1791
Archives Parlementaires T29 p746-747 - Le débat du 27 août menant au décret
Archives Parlementaires. T 32 p 528 – Au sein de la Constitution de 1791

CONSTITUTION FRANCAISE
[...]
Titre II. De la division du royaume et de l'état des citoyens.
[...]
Art. 7. La loi ne considère le mariage que comme contrat civil.
Le pouvoir législatif établira pour tous les habitants, sans distinction, le mode par lequel les naissances, mariages et décès seront constatés ; et il désignera les officiers publics qui en recevront et conserveront les actes.



-------



DOCUMENT – Examen du décret de l'Assemblée constituante du 27 août 1791 , où l'on traite la question du célibat ecclésiastique, de l'indissolubilité du mariage, pour les concilier avec ce décret (publié courant 1792, durant la Législative, avant le décret du 20 septembre). Louis Charrier de La Roche

L'Assemblée nationale Constituante a décrété le 27 août, ce qui suit : [voir le décret ci-dessus].
[…]
Si la loi ne considère plus que le contrat civil dans le mariage, il semble que cet engagement si respectable ne doit plus être placé que dans la classe ordinaire et commune des contrats divers qui sont admis dans la société. Or, il est de principe que tous les contrats que les hommes font entre eux sont des conventions que le consentement libre et naturel des parties suffit seul pour résoudre, comme il a suffi pour les former. […] Des époux qui croiraient leur union mal assortie, ou dont le caprice déterminerait la démarche et le dégoût, se proposeraient volontairement de résoudre le contrat qui les lie l'un à l'autre sous le sceau de la foi conjugale. Cette proposition alternativement acceptée résoudrait par cela même le nœud de leur société, et chacun deviendrait, en vertu de la nouvelle loi, le maître de passer à un autre engagement : voilà donc le divorce proprement dit, indirectement autorisé par une conséquence immédiate du texte du même décret.
Le mariage des prêtres paraît aussi en être une suite non moins évidente et sensible. Si la loi ne considère plus le mariage que comme contrat civil ; si de plus on désigne des officiers publics, autres que ceux qui ont été chargés jusqu'à présent de ces fonctions pour recevoir et conserver les actes publics des mariages, voilà le sacrement séparé du contrat civil, et la porte ouverte à tous ceux qui voudront profiter de cette loi pour contracter mariage civilement et sans obstacle. Les prêtres et autres ministres engagés dans les ordres sacrés auxquels le vœux de continence perpétuelle est annexé contracteront donc civilement, sacramentellement même, sans craindre d'être punis d'un pareil attentat par la puissance ecclésiastique, qui ne trouve plus de protection dans la puissance séculière, dans l'exécuteur et le protecteur des canons ; qui les favoriserait au contraire désormais, puisqu'il ne considère plus, d'après la loi, que le contrat civil dans le sacrement. Cette crainte, cette prévoyance, n'est pas chimérique : des exemples multipliés la justifient et la réalisent chaque jour. Plusieurs prêtres ont osé déjà franchir cette barrière inviolable, au mépris des engagements sacrés de leur ordination. Plusieurs ont présumé même, par un horrible sacrilège, de recevoir la bénédiction nuptiale aux pieds des autels ; et ces unions monstrueuses, que la religion et la sainteté du sacerdoce réprouvent également, n'ont été réprimées par aucune force corrective.
Un juge de paix de Paris a écrit à l'assemblée nationale que plusieurs de ses justiciables, eu exécution de l'acte constitutionnel en question, s'étaient présentés à lui pour lui faire la déclaration de leur mariage ; on y a vivement applaudi à cette nouveauté, et son renvoi au comité de législation a été aussitôt décrété.
Divers avis sont aussi parvenus au corps législatif de demandes faites par devant les magistrats et les administrations de la part de certaines personnes unies par les liens du mariage, pour être autorisées à profiter du bénéfice de la loi dans laquelle ils ont cru entrevoir la sanction du divorce ; enfin, de toutes parts on commence à s'en prévaloir, pour consacrer la séparabilité du contrat civil dans le mariage, d'avec le sacrement.
Cependant il est facile de prouver que cette loi bien entendue, et dans le sens naturel que son texte présente, ne favorise et ne préjuge point la conséquence de ces désordres, quoiqu'on puisse toutefois en abuser et détourner le sens pour les introduire ; que telle qu'elle est exprimée en termes généraux, et dépourvue d'une interprétation qui en fixe le véritable sens, elle donnerait lieu à des discussions politiques et religieuses qui ne sont déjà que trop allumées, et à des peines de conscience qu'il faut calmer à tout prix ; et s'il est possible, comme on le pense, de l'expliquer dans un sens très-légitime et très-orthodoxe, en le conciliant avec la doctrine de l'église, essayons de le fixer d'après les principes même de l'assemblée ; afin qu'en écartant toute interprétation arbitraire, et favorable à la cupidité des passions humaines, il en résulte une disposition sage et politique qui n'entreprenne point sur l'enseignement de l'église et les maximes de la religion ; et que les droits des deux puissances étant séparés sans se contrarier jamais, chacune puisse revendiquer son domaine, et la tranquillité de l'état en être le fruit.
Nous entreprenons donc d'établir dans cet écrit deux objets principaux.
1° Que le célibat des prêtres, l'indissolubilité du mariage et l'union du contrat civil avec le sacrement, sont des points qui tiennent à une discipline générale dans l'église, fondée sur les saints canons, l'institution de Jesus-Christ, et le maintien de la paix dans les empires ; et que le divorce excepté, sur lequel l'église ne peut rien, parce que l'union qu'il romprait est de droit divin, les deux autres articles sont trop chers à l'église, et conformes au véritable intérêt de l'état, pour que l'un et l'autre ne soient pas jaloux de les conserver, et qu'en tout cas ce n'est ni le droit de la puissance séculière d'abroger l'un, ni l’intérêt capital du moment de réformer l'autre.
2° Que ces trois objets étant contraires à l'esprit de l'église et à l'intérêt de l'état, ne peuvent être admis comme conséquences du principe dont ils paraissent dériver, et dont il est facile par la discussion de les séparer entièrement. Et nous en conclurons qu'il est donc indispensable que l'assemblée nationale explique le décret du 27 août 1791, pour détourner le sens qui serait inconciliable avec les principes de la religion catholique qu'elle professe avec tout le peuple Français, en le déterminant avec précision à la seule interprétation légitime qui puisse tranquilliser désormais les consciences, et tarir cette source féconde de troubles dans l'état.
[confiance en la catholicité de la nation, décrets des 13 avril et 12 juillet 1790, biens nationaux 2 novembre, n'a organisé que le clergé catholique ; elle n'a mis que les frais de ce culte au nombre des objets de sa dépense [...]]


-------


Il faudra attendre les dernières séances de l'assemblée Législative, en septembre 1792, alors que la Convention nationale s'apprête à lui succéder suite à la révolution du 10 août  pour que le projet de loi soit établi.


1792 – DECRET DU 20 SEPTEMBRE 1792 relatif au mode de constater les naissances, mariages et décès.

TITRE 1er
Des officiers par qui seront tenus les registres des naissances, mariages et décès

Art.1. Les municipalités recevront et conserveront à l'avenir les actes destinés à constater les naissances, mariages et décès.
[...]


-------


Des prêtres se marient.
La première apparition de la problématique intervient à la Convention le 22 février 1793.

ARCHIVES PARLEMENTAIRES – 22 février 1793 T59 p81


Julien (de Toulouse), secrétaire. - J'ai encore à donner lecture à la Convention d'une lettre du curé de Champ-du-Bout, département du Calvados, qui dénonce à la Convention les persécutions qu'il a éprouvées à l'occasion de son mariage.

Laurent Lecointre - Je demande le renvoi au comité de sûreté générale de la dénonciation du curé. Ces persécutions sont les suites d'une instruction pastorale de l'évêque Fauchet, distribuée avec profusion dans ce département. Dans cette instruction, Fauchet défend à tous les curés de se marier, et interdit ceux qui leur donneront la bénédiction nuptiale.

Maure – Je ne vois pas pourquoi Fauchet qui a des maîtresses, voudrait empêcher les autres de prendre une femme. Il est étrange qu'il se permette de censurer la conduite d'un prêtre qui est marié légalement, tandis que lui-même couche toutes les nuits avec des femmes et des filles, sans aucune bénédiction préparatoire. (Rires sur un grand nombre de bancs.)

Lehardy (Morbihan) – Je demande le renvoi au comité de législation, pour faire son rapport sur toutes les instructions pastorales distribuées dans tous les départements.
Il n'est pas douteux en effet que cette dénonciation peut s'étendre à tous les évêques de la République. Sur ces 83 salariés, il n'en est peut-être pas quatre qui n'aient prêché contre la loi salutaire qui permet le mariage des prêtres et le divorce. En vain, vous auriez réprimé le scandale des réfractaires, nous n'aurions fait que changer de fanatisme.

(La Convention adopte la proposition de Lehardy.)


Suit le texte définitif du décret rendu :

« La Convention nationale décrète que la dénonciation faite par le curé de Champ-du-Bout, département du Calvados, relative aux excès et violences qu'il éprouve à cause de son mariage, excès qui semblent autorisés par la lettre pastorale de l’évêque du Calvados, qui interdit de leurs fonctions les prêtres et curés de ce département qui se marieront, même ceux qui leur donneront la bénédiction nuptiale ; cette dénonciation et la lettre pastorale seront renvoyées aux comités de législation et de sûreté publique réunis, pour faire un rapport général sur les instructions pastorales distribuées par les évêques dans leurs départements respectifs. »


-------



ARCHIVES PARLEMENTAIRES – Décret du 19 juillet 1793


Dartigoeyte, au nom du comité de législation et des finances réunis, fait un rapport et présente un projet de décret sur la pétition du citoyen Blanc de Pompirac, curé du Coudray-Montceaux, district de Corbeil [note de 18xx : Le curé du Coudray s'était plaint d'avoir éprouvé mille vexations pour avoir obéi à la loi de nature en contractant mariage et la vexation était allée jusqu'à le priver de son traitement.], le projet de décret est ainsi conçu :

« La Convention nationale passe à l'ordre du jour motivé sur ce qu'aucune loi ne peut priver du traitement les ministres du culte catholique qui se marient ;
Renvoie au ministre de la justice pour faire exécuter les lois et poursuivre les auteurs des troubles et actes arbitraires dans la commune du Coudray-Montceaux, relativement au mariage du citoyen Blanc de Pompirac. »
(La Convention adopte ce projet de décret.)

Louis Legendre. - Il ne suffit pas de rendre justice à un citoyen opprimé pour avoir satisfait au vœu de la nature ; il faut prévenir qu'un pareil abus renaisse en punissant les oppresseurs. Je propose, par un article additionnel à ce décret, de conclure à ce qu'il soit établi une peine contre les évêques qui poursuivent les ministres du culte catholique qui se marient, et que cet article, pour la rédaction, soit renvoyé au comité de législation.

Bréard. - La question est mal posée ; je demande que les évêques qui contreviendront à la loi, en s'opposant au mariage des prêtres, soient destitués.

Plusieurs membres/ - Aux vois ! Aux voix !

Roux (Haute-Marne). - Je m'oppose à la destitution ; vous n'avez pas le droit de la prononcer.

Delacroix (Eure-et-Loir). - Les évêques sont nommés par les assemblées électorales ; ils sont salariés par la nation ; ils doivent obéir à toutes les lois de la République. On ose dire que l'on ne peut les destituer ! Eh quoi ! Si un évêque était un conspirateur, s'il voulait pervertir son diocèse, on ne pourrait le destituer ! C'est un blasphème contre la souveraineté du peuple. Ils seraient donc les seuls au-dessus des lois. Les évêques qui s'opposent au mariage des prêtres méritent plus que la destitution ; ils mériteraient une année de fers. Je demande qu'on mette aux voix la proposition de Bréard.

Roux (Haute-Marne) – Nous sommes d'accord sur le fond, il ne s'agit que de s'entendre sur les termes. Je ne dis pas qu'on ne doive point punir les évêques qui s'opposent au mariage des prêtres ; mais je dis qu'ils ne faut pas se servir du mot de destitution. Lorsqu'un évêque aura contrevenu à la loi, il faut qu'il soit censé avoir donné sa démission.

Danton – La rédaction nouvelle qu'on vous propose est indigne du peuple français ; les évêques qui s'opposent au mariage des prêtres sont d'autant plus coupables qu'ils sont salariés par la nation. La sagesse ne doit pas être pusillanimité. Nous avons conservé les traitements des évêques : qu'ils imitent leurs fondateurs, ils rendaient à César ce qui appartient à César. Eh bien, la nation est plus que tous les Césars. Je demande donc la destitution de tout évêque qui s'opposerait au mariage des prêtres ; je demande même une année de fers, si cette opposition a une source d'incivisme.

Lequinio - Je crois que ceux qui me connaissent ne supposeront pas que je diffère avec eux d'opinion ; mais je dois vous dire que dans les départements on vous accusera d'avoir voulu faire une destitution canonique, d'avoir voulu vous mêler d'affaires de religion. Je suis d'avis non seulement de la destitution, mais d'une plus forte peine. Je veux que vous prouviez à toute la République qu'il ne s'agit pas de destitution canonique ; il s'agit de punir comme réfractaire aux lois de l'Etat, comme perturbateur, un homme que son caractère d'évêque ou de prêtre ne met point au-dessus des lois ; il faut donc le priver de son traitement.

Thirien (Thirion?) - J'appuie la proposition de Lequinio. Il ne faut pas rétrograder. Si vous dites qu'un évêque qui s'opposera au mariage des prêtres sera destitué, vous le reconnaissez comme fonctionnaire public ; il faut, comme l'a dit Lequinio, le punir comme perturbateur, il faut lui faire porter la peine de son crime, mais sans le distinguer des autres citoyens. Qu'il reste évêque si l'on veut, mais qu'il aille aux galères.

Delacroix (Eure-et-Loir) – Les évêques sont de simples citoyens, sans doute, mais on ne disconviendra pas qu'ils n'aient des fonctions à remplir. Si vous attaquez seulement leur traitement, il arrivera ce qui est arrivé pour les curés contre-révolutionnaires. Ils n'avaient pas de traitement non plus ; mais les fanatiques et les aristocrates leur donnaient des aumônes, des gratifications. Ainsi donc ils resteraient toujours à leur place et y feraient plus de mal qu'auparavant. Ne prenons point de petites mesures ; attachons nous à la personne, et disons : vous êtes un mauvais citoyen, vous ne devez plus remplir de fonctions.

Devars (?) – La manière dont on a envisagé la question jusqu'à présent suppose une chose qui n'est pas, c'est que les curés sont dans la dépendance des évêques. Les uns et les autres sont nommés par les assemblées électorales.

Un grand nombre de membres – Au voix ! Aux voix ! La clôture !

(La Convention ferme la discussion.)

Lequinio – Comme la déportation emporte la destitution d'emploi et la privation de traitement, je demande qu'on décrète que les évêques qui s'opposeront au mariage des prêtres seront déportés et remplacés.

(La Convention nationale décrète que les évêques qui apporteraient, soit directement, soit indirectement, quelque obstacle au mariage des prêtres seront déportés et remplacés.)



-------




DOCUMENT. 12 août 1793 - Discours prononcé par le citoyen Torné, évêque du Cher, dans l'église métropolitaine de Bourges, avant de donner la bénédiction nuptiale au citoyen Joly, prêtre, membre du directoire du département du Cher, et à la citoyenne Jeru, ci-devant religieuse.


Citoyen et citoyenne,
L'église va recevoir avec joie l'hommage que vous venez rendre à la pureté de ses anciennes pratiques, par préférence aux dernières lois qui avaient consacré le célibat des prêtres et celui des vierges qui se voueraient à la retraite. Dans l'état de dégradation où ses ministres sont tombés, par l'effet de cette innovation désastreuse, l'église se plaît à rétrograder vers les mœurs antiques, qui la rendirent longtemps si florissante. Ne croyez donc pas qu'elle hésite à sanctifier des nœuds qui viennent d'unir un prêtre et une ci-devant religieuse sous les yeux du magistrat, et qui viennent d'être constatés par les formalités de la loi. La religion n'est jamais si pure que lorsque, abandonnant un régime nouveau, qui se ressent de la corruption des derniers temps, elle fait revivre ses institutions primitives.
L'obligation du célibat pour les prêtres fut inconnue dans les douze premiers siècles du christianisme ; il fut encore plus inconnu, l'usage barbare d'ensevelir des vierges dans des cloîtres : aussi était-ce là de nos jours une seconde cause qui avait fait dégénérer dans l'église l'ancien accord des vertus sociales et religieuses.
Si nous remontions à la source de ces innovations corruptrices, peut-être les trouverions-nous dans l'ambition de Rome, qui, en faisant des ministres du culte catholique et d'une caste de vierges pieuses des corporations à ses ordres, et détachés du corps social, a voulu régner en tous lieux, et reprendre par la religion le vaste empire politique qu'elle n'avait pu conserver par les armes.
Bientôt les rois, pour être despotes, s’étayèrent de l'influence des corporations ecclésiastiques, en fléchissant devant elles ; et leur horrible attente n'a pas été vaine. Ainsi la loi politique, en souffrant ces corps de célibataires qui s'étaient soustraits à son empire, s'était courbée sous le poids de la loi religieuse, au lieu de la faire courber devant elle, et lui avait sacrifié la loi naturelle : sacrilège renversement qui avait avili le législateur, corrompu le sacerdoce, et outragé la nature !
L'église retardait tant de réformer en ce point le vice de son régime déjà décrié par l'opinion publique, qu'il a fallu que la loi civile en opérât la réforme, et qu'elle rétablit enfin l'empire tant réclamé de la loi naturelle.
Epoux généreux, vous venez, par l'exemple de votre union, rendre à chacune de ces lois l'hommage que vous lui devez. Comme citoyen, vous subordonnez la loi de l'église à celle de l'état ; comme chrétien, vous préférez, dans la discipline ecclésiastique, celle de l'âge d'or à celle qui lui a succédé dans la lie des siècles ; comme homme, vous avez regardé les besoins de l'instinct, joints aux lumières de la raison [… ? adjectif?] de la première révélation qu'ait reçue le genre humain de l'amour de la nature, et vous en avez sagement écouté la voix.
Jouissez avec votre compagne de la gloire d'avoir les premiers, dans ce temple, donné ce grand exemple de docilité aux vues du Créateur. Jouissez des applaudissements que vous donnent, à l'exemple de leur chef, les dignes coopérateurs qui m'entourent dans cette cérémonie. Cette bénédiction nuptiale que vous désirez, recevez là comme le prix d'un civisme éclairé, d'une piété raisonnée, et du courage qui vous a fait braver des préjugés populaires contre le mariage des prêtres ; et n'oubliez jamais que vous êtes redevables de ce bienfait à la plus belle des révolutions connues dans les annales du monde.

(2 versions différentes de ce discours. Une publiée dans un ordinaire, l'autre publié dans les archives parlementaires à la date du 22 septembre, suite à la pétition Pontard. J'ai choisi la première qui me semble – a priori – plus proche du discours original que celui envoyé à l'assemblée)



(A la suite de la publication du discours de Torné dans l'ordinaire :)

Lettre du citoyen François, curé de Beziers, à ses paroissiens, au sujet de son mariage :

«  Mes confrères du département de l'Hérault se marient : plusieurs y ont été sollicités par leurs paroissiens.
A Vailhan, près de Pézenas, les habitants ont dit à leur curé Cagès : « marchez à la défense de la patrie ou contractez mariage ».
A Faugères, près de Bedarieux, le curé Negre a épousé une protestante du lieu. Le jour de la noce a été un jour de fraternité, de jubilation, d'allégresse, de joie, de festins et d'ivresse patriotique pour les catholiques et les non-catholiques de Faugères.
A Peret, près de Clermont-Lodève, les habitants ont dit à leur pasteur : « vous faites des visites trop fréquentes chez la veuve : épousez-là donc ou fouttez-nous le camp ».



-------


ARCHIVES PARLEMENTAIRES – 15 août 1793


Le citoyen Renouf, curé de Lestre, département de la Manche, écrit qu'il vient de donner une preuve de son mépris pour les préjugés, en prenant une femme.

L'assemblée décrète qu'il en sera fait mention honorable, insertion de sa lettre au Bulletin.

« Législateurs de la plus grande nation de l'Univers,
Qu'il était beau, qu'il était heureux pour moi le jour où voulant donner un exemple de philosophie et d'infanatisme, je trouvai dans mes frères, les républicains sans-culottes de Montebourg, autant d'hommes à l'unisson de la Révolution, qui s'empressèrent d'y applaudir et dont un certain nombre vinrent servir de témoins à la bénédiction nuptiale qui me fut donnée par le patriote Guillemette, curé de Saint-Foxel, au canton de Montebourg, dimanche dernier, 4 du présent.
Aucun de mes frères et amis dans lequel je n'aie rencontré un patriote empressé de donner des applaudissements à l'amour de la liberté que je manifestais, en m'élevant, le premier de ma contrée, à l'honorable qualité de père de famille, malgré les huées et les injures de quelques ignorants fanatiques.
Aucun qui n'ait applaudi au témoignage que je donnais de mon amour pour l'égalité, en appelant une nouvelle Pamela, simple couturière il y a dix huit mois, époque où elle devint ma servante, à partager mon sort et mes sentiments patriotiques et philanthropiques.
Aucun qui ne sût même avant mon mariage, qu'il n'est pas moins conforme à la religion qu'à la nature et à la raison. Le citoyen Marrois, vicaire de l'évêque pour le district de Valognes m'avait lui-même offert de me donner la bénédiction nuptiale, et ce ne fut qu'au temps affreux qu'il faisait dimanche que je dus d'être privé de sa présence, de celle de deux de ses vicaires et des deux curés de Huberville et Saint-Cyr, ses voisins.
La cérémonie n'en fut pas pour cela moins religieuse ni moins patriotique. Quinze ou seize patriotes connus furent les témoins de mes serments, du commencement de mon bonheur et d'une action qui peut-être va préparer ici la régénération des mœurs parmi les ecclésiastiques.
Honneur éternel vous soit rendu, citoyens législateurs, la Constitution que vous nous avez offerte et que nous avons unanimement sanctionnée dans tout ce pays, va pour jamais affermir la liberté, la sainte égalité, la jouissance imperturbable des droits de l'homme et l'on ne verra plus, grâce à toutes vos lois pleines de sagesse, de ces criminels de lèse-humanité, comme un de vous les a nommés qui, arrêtant le vœu le plus impérieux de la nature, empêchant le premier des devoirs de l'homme.
Salut et Fraternité

Signé : Renouf, curé de Lectre ; mercredi 7 août 1793, 2e de la République une et indivisible.  » 



-------


ARCHIVES PARLEMENTAIRES – 17 septembre 1793


Décret Lebon.

Moniteur universel – Lebon, du comité de correspondance, fait part à l'Assemblée d'une lettre, de laquelle il résulte qu'un curé constitutionnel est inquiété et vexé par ses paroissiens, par la raison qu'il s'est marié.
Journal de la Montagne – Un curé se plaint de ce que ses paroissiens ne veulent plus communiquer avec lui depuis qu'il s'est marié. Les officiers municipaux sont la principale cause de cet éloignement par les manœuvres fanatiques qu'ils n'ont cessé d'employer pour le perdre dans l'esprit des paroissiens, et forcer d'abandonner un poste où leur confiance l'avait appelé.
Moniteur universel – Sur son exposé (Lebon) et sa proposition, le décret suivant est rendu :

« La Convention nationale décrète que tout prêtre qui se sera marié et qui sera inquiété à ce sujet par les habitants de la commune de sa résidence, pourra se retirer dans tel lieu qu'il jugera convenable, et que son traitement lui sera payé aux frais de la commune qui l'aura persécuté.»



-------


ARCHIVES PARLEMENTAIRES – 22 septembre 1793

Le citoyen Pontard, évêque du département de la Dordogne, présente à la Convention l'épouse qu'il a choisie, pauvre de fortune, mais riche en vertus, dans la classe des sans-culottes où réside la candeur et l'aimable simplicité. Il demande que la Convention décrète que tous les mariages contracté par les prêtres avec des personnes pauvres et d'une régularité notoire sont sous la protection spéciale de la nation, et que les prêtres ainsi mariés ont bien mérité de la patrie.
Le président (Cambon) a donné l'accolade fraternelle aux deux époux.
Sur la proposition faite par un membre [Julien (de Toulouse)], d'accorder à tous les évêques qui se marieront 2000 livres de plus que les 6000 livres auxquelles leur pension a été fixée, la Convention nationale passe à l'ordre du jour.




Dernière occurrence dans les Archives Parlementaires, les églises allant devenir des Temples de la Raison.



e.lila.prema